Celle qui avait compris
Souvenir #1
La Dernière Bougie
Je suis arrivée directement dans sa chambre, cellule monacale, pierres froides et porte en chêne sans verrou.
Elle était à la fenêtre. Dos à moi, le front posé contre le fer des barreaux, les mains le long du corps. Elle ne bougeait pas. Dehors, rien ne bougeait non plus, comme si le monde avait appris à se tenir tranquille en sa présence, ou comme s'il avait depuis longtemps renoncé à elle.
Je me suis demandé depuis combien de temps elle vivait là. Si elle comptait les jours. Si elle avait arrêté.
Quand elle s'est retournée pour rejoindre la table, j'ai vu. La façon qu'avait son corps de peser plus qu'il ne devrait. Quelque chose d'intérieur qui tirait vers le bas, doucement, une dette remboursée en silence.
Elle s'est assise. A ouvert l'épais carnet posé là, et au moment de prendre la plume, elle a toussé.
Elle a mis son poing devant sa bouche. A attendu. Quand elle l'a écarté, il y avait du sang. Elle l'a regardé avec la précision de quelqu'un qui surveille une échéance qui sait ce que ça veut dire, qui sait depuis quand, qui a depuis longtemps cessé d'espérer autre chose. Elle a sorti de sa manche un mouchoir en tissu déjà rougi, a essuyé sa main et a commencé à écrire.
Je me suis approchée. Je pouvais lire.
Les mots étaient serrés, réguliers, secs. L'écriture de quelqu'un qui n'a plus le luxe de l'hésitation. Elle écrivait sur la maladie. Sur ce qui l'avait causée. Sur ce qu'elle avait voulu faire et ce que ça avait coûté. Pas à elle, à une autre. Et il y avait cette phrase, nette, posée au centre de la page :
C'est de ma faute si elle est morte. Le fait d'avoir voulu la sauver m'a mis dans cet état.
Elle avait continué à écrire autour comme si la phrase était ancienne, déjà digérée, déjà intégrée à l'architecture de ce qu'elle était. La culpabilité n'était pas une blessure ouverte. C'était un matériau. Elle avait construit avec.
Et puis quelque chose a changé en elle.
Elle a relevé la tête, pas vers moi, jamais vers moi, vers un point du mur, dans l'angle près du lit, là où le mortier s'était défait autour d'une pierre descellée. Elle s'est levée. L'a dégagée avec des gestes précis, sans chercher, elle savait exactement où poser les doigts. À l'intérieur, des rouleaux de parchemin, serrés comme des aveux.
Elle les a étalés sur la table.
Ce qu'elle a fait ensuite, je n'ai pas de mot pour le décrire correctement. Ce n'était plus de l'écriture — c'était autre chose, une langue que je reconnaissais sans la parler, géométrie et alchimie mêlées, symboles qui s'enchaînaient avec la logique implacable de quelque chose de vrai, sa plume s'enfonçant dans le papier jusqu'à le déchirer. Elle n'était plus malade en cet instant. Elle était ailleurs, dans un endroit où le corps n'a pas voix au chapitre, où seul compte ce que l'esprit peut tenir.
Le sien était d'une intensité hors normes, supérieur, il l'avait toujours été. Personne ne l'avait su. Personne n'avait jamais voulu savoir.
La bougie a fondu.
Elle a posé la plume.
Elle a toussé encore — plus longtemps cette fois, et quand elle a regardé le parchemin, il y avait du sang dessus, quelques gouttes tombées là comme une signature involontaire. Elle les a regardées.
Puis elle a souri.
Ce sourire, triste et décidé, je l'ai peint plus tard, quand je suis revenue. Je savais que c'était celui-là qu'il fallait garder. Pas parce qu'il était beau. Parce qu'il contenait tout ce que sa bouche ne pouvait plus dire.
Elle avait trouvé. Elle n'en verrait pas les conséquences.
Mais tout allait changer.
Souvenir #2
Le premier jugement
Tous les vingt-huit jours, la salle du Jugement ouvre ses portes.
On lave les dalles avant l’aube, on polit les muselières de la Garde, puis les Hommes-Mémoires prennent place sous les statues des Douze. Les magistrats arrivent ensuite, chargés de leurs sceaux et de leurs certitudes. Lorsque la première accusée entre, chacun connaît déjà son rôle : les hommes énoncent, le trône décide, les femmes exécutent.
Aujourd’hui, c’est mon premier jugement.
Au-dessus du trône, le portrait de ma mère domine la salle. Son regard tombe sur moi avec la même sévérité que lorsqu’elle inspectait mes gestes d’enfant. Avant la nuit, elle saura combien de temps j’ai hésité et quels conseils j’ai suivis.. Elle a consacré son règne à combattre Les Filles d'Ishkena ; tous attendent de découvrir si sa descendante saura poursuivre son œuvre.
La cour prend ma posture pour de l’arrogance. En vérité, mon genou retient mon ventre, qui se tord depuis qu’on a amené la prisonnière.
Derrière ma dentelle, le goût du sang emplit ma bouche, je me suis mordue trop fort.
Mon conseiller se penche vers moi.
-Sage-femme de la Citadelle depuis plus de trente ans. Sept registres de naissance falsifiés, trois nouvelles-nées déclarées mortes sans qu’aucun corps ait été remis à la Garde, plusieurs messages rédigés selon des codes interdits. Les preuves de sa collaboration avec Les Filles d'Ishkena ne laissent aucun doute.
Je ne quitte pas la femme des yeux.
Elle se tient à genoux dans le cercle de cuivre, les poignets liés devant elle. Je connais la cicatrice qui traverse sa gorge. Je l’ai regardée bouger des centaines de fois lorsqu’elle respirait près de moi, lorsqu’elle retenait un rire, lorsqu’elle formait silencieusement des mots qu’elle ne pouvait plus prononcer.
C’est elle qui m’a tirée du corps de ma mère, a dégagé ma bouche et attendu mon premier souffle.
Elle m’a mise au monde une première fois.
La seconde, j’avais quinze ans.
Un son avait vibré dans ma gorge au réveil, presque imperceptible. J’avais aussitôt plaqué mes doigts sur mon cou, certaine qu’une chose honteuse poussait sous ma peau. J’étais restée enfermée toute la journée terrifiée à l’idée que quelqu’un puisse m’entendre.
Elle m’avait trouvée et n’avait pas appelé la Garde.
Pendant des mois, sous les anciennes cuisines, elle m’avait appris à respirer sans trembler, à ouvrir la bouche, à laisser l’air devenir autre chose qu’un souffle. Elle m’avait appris à soutenir un son, puis une syllabe, puis un mot. Elle m’avait parlé des Filles d'Ishkena : celles qui protégeaient les femmes capables de parler.
Elle était devenue, avec les années, la femme auprès de laquelle je pouvais cesser de n’être que l’héritière. Celle qui savait ce que je cachais derrière ma dentelle, ce que je craignais dans mon propre corps, et ce que l’impératrice aurait fait de moi si elle avait découvert la vérité.
- Il faut l’interroger, poursuit mon conseiller. Elle connaît les refuges, les passeuses, celles qui protègent les Parlantes. Quelques jours dans les cellules basses devraient suffire à délier sa mémoire.
Mon ventre se resserre jusqu’à me couper le souffle.
Je vois déjà ses os brisés, son corps maintenu contre la pierre, les instruments posés à portée de sa vue avant même que les questions ne commencent. Elle tiendrait aussi longtemps qu’elle le pourrait mais aucun être humain ne résiste à une douleur sans limite.
Elle connaît les Filles d'Ishkena. Elle connaît mon secret.
Le conseiller continue de parler, mais ses mots se déforment avant de m’atteindre. Le temps s’accumule autour de moi. Chaque seconde rend mon silence plus visible. Les magistrats commencent à échanger des regards ; les gardiennes demeurent immobiles, mais je sens leur attention remonter vers moi.
Je possède le trône, pourtant je n’ai pas le pouvoir de la sauver.
L’emprisonnement n’est pas une grâce. Ce serait seulement une mort plus lente, précédée de tout ce qu’ils pourraient tirer d’elle. Les noms. Les lieux. Les enfants cachées. Peut-être la vérité sur moi.
- Majesté, insiste mon conseiller.
La sage-femme lève enfin les yeux. Nos regards se croisent et, sans bouger, je lui demande ce que je dois faire.
Je voudrais qu’elle détourne la tête. Qu’elle me supplie. Qu’elle m’oblige à croire qu’une autre décision est possible.
Mais elle me regarde avec la patience qu’elle avait autrefois sous les cuisines, lorsqu’elle attendait que je trouve le courage de produire un son.
De ses mains liées, elle forme un signe que je reconnais. L’index et le majeur s’écartent. Le pouce tranche entre eux.
Le geste des sages-femmes lorsqu’elles coupent le cordon.
Et qui voulait dire : sépare-nous.
Elle me demande de protéger ce qu’elle m’a transmis. Si elle descend dans les cellules, nous tomberons toutes avec elle.
La pensée de la perdre m’ouvre le ventre. Mais toute la salle attend une souveraine, et cette souveraine doit prendre une décision.
Je passe ma main tendue devant ma gorge. Je la condamne à mort.
Un murmure traverse les bancs.
Personne ne bouge.
Mon conseiller se redresse, décontenancé.
- Majesté, nous devrions l’interroger. La prisonnière possède des informations essentielles. Nous ne pouvons pas…
Nous.
Ce mot me frappe plus violemment que le reste. Il croit encore pouvoir discuter ma décision, l’adoucir, la corriger jusqu’à ce qu’elle corresponde à ce qu’un homme plus âgé juge raisonnable. Autour de lui, les magistrats attendent que je cède.
Ils me prennent pour une enfant assise sur le siège de sa mère.
Je me lève brusquement.
Je descends les marches et je saisis la dague de la gardienne la plus proche, sous les yeux de l’assemblée qui me regarde, sidérée.
Qu’ils prennent ma hâte pour de la cruauté, qu’ils me croient vexée, capricieuse, ivre de ma nouvelle puissance. Qu’ils racontent que je n’ai pas supporté qu’on discute mon premier ordre. Qu’ils rapportent à ma mère que je suis sa digne héritière.
Chaque pas vers le cercle de cuivre me coûte davantage que le précédent. Je ne sens presque plus mes jambes. La dague pèse contre ma paume ; pourtant, lorsque j’arrive devant elle, ma main paraît ferme.
La sage-femme relève le menton.
Il n’y a plus que nous, malgré les magistrats, les gardiennes, les Hommes-Mémoires et le portrait au-dessus du trône. Je retrouve dans son visage toutes les années où elle a tenu ma peur entre ses mains sans jamais la livrer à personne.
Je pose la lame contre sa cicatrice.
Mon corps entier me supplie d’arrêter.
Elle redresse imperceptiblement la tête.
Alors je tranche.
Le sang glisse sur mes doigts. Son corps vacille, et dans son regard qui s’éteint, je lis :
Je te pardonne.